Qu'est-ce que l'intelligence collective ?

Disons le tout de suite, il est difficile et ambitieux de donner une définition précise de l’intelligence collective. D’ailleurs, ce n’est pas un concept nouveau car il a déjà été pensé par de nombreux philosophes anciens et l’objectif de cet article n’est pas de faire la synthèse de ces réflexions.

Définir l’intelligence collective suppose de pouvoir définir l’intelligence tout court, c’est-à-dire celle d’un individu, ce qui est loin d’être évident, puis de comprendre comment cette intelligence se combine au niveau d’un groupe d’individus pour l’augmenter. Pour faire face à des problèmes complexes puis mettre en oeuvre des solutions, l’aptitude d’un groupe est en effet largement supérieure à celle d’un individu. On parle d’une économie à somme positive où 1 + 1 > 2.

L'intelligence collective comme résultante des interactions entre plusieurs individus

L’intelligence collective peut être vue comme la résultante des interactions entre plusieurs individus et donc la capacité d’une communauté à comprendre et penser le monde au delà de ce que seul un individu peut faire. Elle dépend de plusieurs facteurs :

  • le nombre d’individus qui sont mobilisés,
  • la diversité des individus qui interagissent entre eux, selon plusieurs dimensions : diversité des talents et des connaissances, diversité géographique ou d’environnement, diversité sociale (sexe, âge, niveau d’éducation, …), etc.
  • la fluidité des interactions entre les membres d’une communauté.

L’intelligence collective existe depuis que l’homme existe. Pour fonctionner, elle suppose des règles du jeu et une forme d’organisation plus ou moins sophistiquée.

On l’observe dans la vie quotidienne, par exemple au sein d’une équipe sportive ou d’un groupe de musiciens où chacun contribue de façon relativement spontanée.

On l’observe dans le milieu professionnel, au sein d’une entreprise ou d’un groupe de travail. Ici la recherche d’efficacité privilégie un modèle d’organisation hiérarchique ou pyramidal.

On l’observe enfin dans le fonctionnement des sociétés, depuis la tribu ou la cité antique jusqu’aux organisations complexes de nos sociétés modernes. Les organisations primitives en cercles concentriques (la palabre ou l’agora) se sont fortement complexifiées avec des systèmes d’organisation qui cohabitent de façon plus ou moins coordonnées. Les structures communales, régionales et étatiques composent la dimension institutionnelle, mais c’est sans compter avec toutes les formes d’organisation parallèles : les partis politiques, les syndicats, les associations, les clubs de réflexion, sans lesquelles le niveau institutionnel ne saurait fonctionner.

À ce stade de notre propos, il convient de noter que la façon dont nous avons posé le problème et donc tenté de définir l’intelligence collective est restrictive. Car l’homme étant par nature un animal social, c’est justement l’aptitude qu’il a développé, à travers le langage, à manipuler des abstractions, qui fait de lui un être intelligent. On pourrait donc dire que l’intelligence ne se conçoit que de façon réflexive et donc collective.

Le projet ou l’ambition de toute structure humaine reste toujours le même : organiser des interactions entre individus qui produisent des résultats face à des problèmes complexes, tout en développant pour chacun le sentiment d’appartenance à un groupe qui dépasse un individu. On peut donc donner une définition différente et plus métaphysique de l’intelligence collective, à savoir développer un collectif qui possède des capacités supérieures à celles des individus séparément mais qui a également une forme d’autonomie et de conscience de soi.

Intelligence collective : une nouvelle dimension donnée par le développement des technologies et Internet

Intelligence collective et technologies

Le développement récent des technologies de l’information et de l’internet donne au concept d’intelligence collective une autre dimension.

On considère en effet que le cyberespace est en augmentation exponentielle de plus de 10% par mois. On dispose ainsi d’une capacité sans équivalent de créer des interactions entre individus, à une échelle planétaire, et ce changement d’échelle ouvre des possibilités encore inconnues et inexploitées. On peut ainsi imaginer l’émergence de nouvelles formes d’intelligence collective.

Pierre Levy est un philosophe français qui s’est penché sur cette question dans un ouvrage qui s’appelle l’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace. Ses recherches à l’université d’Ottawa concernent l’impact d’internet sur la société. Il a été l’un des premiers à théoriser l’intelligence collective. Il croit en la capacité d’internet à augmenter les capacités cognitives humaines grâce à de nouvelles formes de coopération entre individus, compte tenu de l’augmentation de la mémoire collective et grâce à des algorithmes puissants dans le traitement de l’information. Pour lui, l’intelligence collective renvoie à un concept “d’intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences”.

Définition de l'intelligence collective par Pierre Lévy

Jean-françois Noubel est également un chercheur de cette nouvelle discipline qu’est l’intelligence collective. Il considère que l’intelligence collective autrefois pyramidale est peu à peu concurrencée par une forme d’intelligence “holomidale”, qui s’exprime au travers de nouvelles capacités d’auto-organisation des hommes en réseau, plus organique, un peu à la manière d’un essaim de gens ou nuage de gens. Il prétend que les organisations traditionnelles développent chez les individus une grande richesse de capacité à “faire” mais peu à “être”, c’est-à-dire qui relèvent de la connaissance de soi, l’engagement, et la création. Il prône l’avènement d’une prochaine génération d’organisations “holomidales, super intelligentes, super agiles et résilientes”.

Quoi qu’il en soit, il est clair que de nouveaux outils en réseau donnent aux hommes une capacité nouvelle de projeter un futur dans une situation complexe et à le créer. Pour faire de cette utopie une réalité, il convient de mieux comprendre les mécanismes qui régissent des processus “massivement collaboratifs” afin de les maîtriser et les utiliser au mieux.

Ce qui est vrai au niveau sociétal, l’est aussi au niveau d’une entreprise et de son écosystème. L’avantage est qu’à ce niveau, le niveau de complexité est moindre et par conséquent il y est plus facile d’expérimenter de nouvelles approches et de nouveaux outils.

Dans les prochains articles, nous tenterons donc d’analyser les pistes les plus prometteuses mais aussi les problèmes qui ne manquent pas de se poser :

  • Quelles sont les expériences concrètes, dans l’entreprise ou dans la société qui peuvent nous inspirer et nous guider ?
  • Quelle gouvernance et quels systèmes de régulation sont nécessaires pour conduire un processus massivement collaboratif et faire en sorte que des brainstorming géants débouchent sur des résultats concrets ?
  • Quels sont les outils qui existent sur le marché ? Que penser des réseaux sociaux actuels ou des plateformes d’intelligence collective ?
  • Quel rôle jouent les algorithmes dans la construction d’une réflexion qui implique de nombreux acteurs en réseau ? Quelles peuvent être les contributions de l’IA et de façon plus spécifique, les techniques de machine learning ?